revista fevereiro - "política, teoria, cultura"

   POLÍTICATEORIACULTURA                                                                                                    ISSN 2236-2037

 

Pierre DARDOT et Christian LAVAL

Le nolibralisme, un systme hors-dmocratie

 

 

Les dfaites du mouvement social se sont accumules ces dernires annes, l’arrogance dogmatique des dirigeants politiques et des dominants en gnral est de plus en plus manifeste, la certitude que la seule politique mener est celle des  rformes  nolibrales est assez largement partage parmi les conomistes du mainstream. Le nolibralisme n’est pas mort et n’est peut-tre pas prs de mourir. l’vidence, il se renforce et se radicalise. Aucune crise ne le freine. Au contraire, il se renforce au fur et mesure des dsastres qu’il engendre. C’est la triste leon que l’on est bien oblig de tirer des annes qui nous sparent du paroxysme de la grande crise de 2008. Juste aprs son dclenchement, un certain nombre d’observateurs ou de responsables politiques d’horizons diffrents avaient dcrt que  le nolibralisme tait mort . C’tait par exemple le thme de l’article clbre de Joseph Stiglitz de juillet 2008 intitul  La fin du nolibralisme , titre qui faisait cho au fameux texte de Keynes,  La fin du laisser faire , crit en 1926. A quatre-vingt deux ans de distance, la critique de Stiglitz tait peu prs la mme : le march laiss lui seul conduit toujours une mauvaise allocation des ressources, la spculation, la crise. Si l’on peut tre d’accord avec le constat de l’chec du nolibralisme, on ne peut qu’tre en dsaccord avec la conclusion qu’en tirait Stiglitz, savoir que le  bnfice de la crise mondiale  consisterait dans le cong dfinitif donn au  fondamentalisme de march . On s’aperoit aujourd’hui que la crise n’a encore apport aucun bnfice de ce genre et que l’on a plutt assist une radicalisation des politiques nolibrales. La question est donc de savoir pourquoi la crise de 2008 n’a pas dbouch sur une mise en question du nolibralisme, comme le pensait Stiglitz, (avec beaucoup d’autres). Pour poser la question autrement, il nous faut nous demander pourquoi l’analogie avec les annes 20 et 30 ne semble pas pertinente, du moins jusqu’ prsent. C’est l une question majeure qui n’a pas encore t rsolue.
Nous ne voulons videmment pas en conclure une quelconque ternit du nolibralisme. On peut mme penser que la rigidit propre au systme conomico-politique du nolibralisme remet l’agenda des socits l’impratif rvolutionnaire bien compris, celui d’une auto-institution de la socit. Il importe d’abord de nous interroger ici sur le caractre systmique du dispositif nolibral qui rend toute inflexion des politiques menes difficile, voire impossible. En ralit, nous n’avons plus affaire seulement des  politiques nolibrales  dans le cadre d’un rgime politico-conomique qui pourrait accepter des politiques diffrentes, par exemple sociales-dmocrates au sens le plus traditionnel du terme. Nous avons affaire un systme nolibral mondial qui ne tolre plus d’cart par rapport un programme de transformations qui vise le renforcer toujours plus. Ce systme nolibral nous fait entrer dans l’re postdmocratique.

 

Trois interprtations de la radicalisation nolibrale

 L’Europe offre depuis 2010 le spectacle particulirement instructif de cette radicalisation nolibrale : alors que les politiques d’austrit ont dmontr leur chec, elles continuent d’tre imposes au prtexte qu’il n’y a aucune autre solution pour les Etats que de rembourser les dettes publiques jusqu’au dernier euro d. Par un formidable tour de passe-passe, en confondant l’effet et la cause,  l’tat surendett  a t dsign comme le premier responsable de tous les malheurs des socits. Et les consquences de l’austrit - effets rcessifs massifs sur l’activit conomique, faible croissance, chmage, baisse des revenus -, ont t l’occasion d’imposer une srie de  rformes structurelles  visant drguler le march du travail, accrotre les profits et protger les hauts revenus. Tout s’est pass comme si la crise financire de 2008 avait permis l’accentuation et l’acclration du programme nolibral. La suppose  recherche de la croissance  sert aujourd’hui encore de prtexte pour appliquer les mesures les plus rgressives socialement, augmenter les avantages accords au capital, passer les accords commerciaux internationaux les plus favorables aux grandes entreprises. Les explications charges de rendre compte de cette radicalisation ne manquent pas. On peut distinguer parmi elles des thses  idologiques ,  sociologiques ,  conomiques  : celles qui font du nolibralisme une doctrine qui fonctionne par imposition massive d’vidences indiscutables, celles qui font plutt ressortir l’extraordinaire dsquilibre dans les rapports de force entre les classes et enfin celles qui montrent que les formes du nouveau capitalisme mondialis et financiaris sont les ressorts  profonds  des politiques mises en ?uvre. Trois types diffrents d’explication se dgagent qu’il nous faut examiner : le dni de ralit ; le dsquilibre croissant des forces en prsence ; la logique intrinsque du capitalisme contemporain.

1) Le dni de ralit
Comment expliquer que les dtenteurs du monopole de la parole publique lgitime, journalistes, ditorialistes, hommes politiques aient aussi rapidement occult la crise, oubli ses facteurs et ses enchanements, refoul tout questionnement sur les risques d’une rptition du krach financier, ferm les yeux sur les souffrances endures par la population et les effets politiques de la crise sociale ? Aprs un temps finalement assez bref d’hsitations quant la conduite tenir, accompagn de quelques autocritiques (on se rappelle le mea culpa d’Alan Greenspan devant les reprsentants amricains), l’espace mdiatique fut nouveau submerg par un flot de messages identiques ceux qui prvalaient avant la crise : il n’existe et n’existera qu’un seul systme conomique et ce systme est fondamentalement sain. La continuation des politiques nolibrales serait donc due la persistance de ce matraquage de la  pense unique  des ditorialistes conomiques, voire de la plupart des journalistes. Si l’on suit cette explication, les nolibraux ont men, par l’intermdiaire des medias, une guerre unilatrale qui leur a permis d’imposer une perception commune de la ralit (le sens commun de Gramsci). Ils n’ont pas gagn proprement parler la  bataille des ides , car il n’y a jamais eu vraiment de  champ de bataille  entre des adversaires dclars. Et ce ne sont d’ailleurs mme pas des ides clairement exposes et articules qui ont triomph, car de telles ides auraient d renvoyer un rfrent dans le rel. Il s’agit plutt d’une construction de la ralit perue qui rend naturel, vident, fatal le cours des choses et expliquerait l’anesthsie des socits.
Cela pourrait tenir d’abord au fait que l’conomie mainstream qui justifie ces politiques nolibrales est foncirement autiste, comme l’ont montr depuis longtemps les  hrtiques  de la pense conomique1 . Il est frappant de remarquer que, malgr la faillite complte des thses sur l’efficience parfaite des marchs, la thorie conomique standard a t si peu entame par cet chec et continue d’tre archi-dominante dans les universits du monde entier. Lorsque certaines autocritiques sont devenues invitables - on pense aux  erreurs  des conomistes du FMI qui ont sous-estim les effets multiplicateurs de l’austrit-, elles n’ont t suivies d’aucune rvision des politiques dsastreuses menes en Europe. En ce sens, les nolibraux sont bien des  fondamentalistes , pour reprendre la formule de Stiglitz, enferms dans le carcan d’une doctrine dogmatique qui les rend impermables au rel. Cet enfermement volontaire pourrait bien tenir aussi au caractre rvolutionnaire du nolibralisme, sur lequel Pierre Bourdieu mettait l’accent. La  rvolution conservatrice  nolibrale consistait, selon lui, raliser une utopie aux allures scientifiques, celle du march autorgul2 . Cette utopie a son dynamisme propre, ses effets d’emballement et d’aveuglement. Les checs ne sont jamais que des insuffisances et des inachvements dans l’application du modle de socit qui encouragent  aller plus loin  et plus vite  dans la ralisation du rve utopique. En un mot, les nolibraux sont des promoteurs d’une  rvolution conservatrice permanente  immunise contre toutes les preuves du rel et qui ne voit dans les checs que des raisons d’une radicalisation croissante.


2) Le dsquilibre croissant du rapport des forces
La crise n’est pas tant un facteur qui hte la venue de la rvolution, comme Marx l’a parfois pens, qu’un moyen de renforcer le pouvoir des dominants parce qu’elle permet de transfrer le cot de sa  rsolution  (en ralit de sa perptuation) sur les classes populaires et salaries. Inutile de voir l une stratgie dlibre, voire un complot. La crise permet de crer un volant de main d’?uvre disponible et une inscurit sociale gnrale qui disciplinent le salariat, le dsorganisent, l’empchent de rsister la dmolition de ses acquis. Au fond la crise, mme si elle n’a pas t dlibrment provoque, est devenue, une fois dclenche, un formidable instrument qui sert les intrts des plus forts. C’est la thse selon laquelle la revanche des riches et des puissants leur fera toujours s’crier :  Vive la crise . Peut-tre l’explication fait-elle une part trop grande la programmation stratgique de la classe dominante, elle a nanmoins pour elle une certaine crdibilit historique. La lutte engage par les plus riches et les dtenteurs du capital pour rattraper le temps perdu, ou plus exactement pour regagner le profit perdu durant les  trente glorieuses , n’est pas termine, elle durera autant que le permettra l’tat trs favorable du rapport de forces entre la classe dominante et la classe des salaris3 . La lutte que mne la classe dominante avec l’appui des oligarchies politico-bureaucratiques s’accentue mesure que les classes dominantes gagnent du terrain, se renforcent, tendent leur domination sur les medias, les institutions, dans les esprits. La radicalisation nolibrale tient donc en premier lieu au fait que la classe riche n’a pas fini sa guerre d’agression contre les classes pauvres, sur tous les plans : privatisations, allgements fiscaux, augmentation des profits, baisse des  acquis sociaux , affaiblissement des services publics, prcarisation de l’emploi, intensification du travail, augmentation du temps de travail (y compris le dimanche), etc. D’un point de vue sociologique, aucun sujet collectif ne s’est encore form sur le mode et avec la puissance de l’ancienne classe ouvrire. La dsyndicalisation ouvrire se poursuit sans qu’elle soit compense par l’organisation et la mobilisation de nouvelles forces sociales. Bref, le nolibralisme regard comme l’expression doctrinale et le levier politique des classes dominantes n’est pas prs de disparatre tant qu’il n’aura pas d’adversaires organiss munis d’un projet alternatif de socit.

3) La logique intrinsque du capitalisme contemporain
La troisime srie d’explications de la radicalisation nolibrale, parfois d’inspiration marxiste mais pas toujours, combine deux facteurs : la dynamique de la domination du capitalisme financier et les effets auto-entretenus de la globalisation conomique. Le principe de ce type d’interprtations est le suivant : le capitalisme contemporain poursuit une trajectoire autonome et puissante qui dtermine les politiques menes, lesquelles ne sont jamais que des effets de mcanismes et d’enchanements conomiques qui ont une logique propre. Pour les unes, cette logique est la fois celle du  toujours plus  du capital en gnral et celle d’un  toujours plus  financier trs spcifique. La financiarisation de l’conomie est un cannibalisme spculatif qui dvore progressivement l’conomie productive. Pouvant l’occasion s’appuyer sur le Livre III du Capital, ce type d’explication montre que le capital fictif porteur d’intrt s’mancipe de la production et vient parasiter son profit la rpartition de la plus-value, au point que pour maintenir un minimum d’investissement productif il faut peser de plus en plus sur les salaires et augmenter le taux d’exploitation4 . La mise en vidence du poids croissant de la rente dans la rpartition du produit est une variante non marxiste de cette explication que l’on trouve chez Thomas Piketty par exemple5 . Cet aspect parasitaire du capitalisme contemporain n’est au fond qu’une des dimensions d’une globalisation qui ne concerne pas seulement les marchs financiers. La globalisation a accru la mobilit et la volatilit des capitaux, ce qui a mis en concurrence l’ensemble des conditions de valorisation du capital, et entre autres, le niveau des salaires, la protection sociale, la fiscalit des profits. Elle a cr une immense arme de rserve industrielle, tertiaire et intellectuelle l’chelle de la plante. Elle a accentu les disparits d’atouts et de dynamisme des territoires (villes globales prospres/territoires priphriques abandonns). Elle a non seulement mis en concurrence les salariats et les territoires, elle a aussi polaris la main d’?uvre sur la chane de valeur dsormais organise l’chelle mondiale entre les  cognitifs  et les excutants tayloriss. Passes un certain seuil, cette concurrence entre pays et cette polarisation dans la spcialisation conduisent des rgressions sociales violentes et des dficits commerciaux et budgtaires pour les pays les moins bien placs. Pour regagner en comptitivit  fiscale ou sociale , les dirigeants des pays capitalistes sont pousss organiser une dvaluation interne en baissant salaires et protection sociale, et ceci du fait mme qu’ils ne peuvent plus dvaluer la monnaie nationale du fait des contraintes financires que font peser sur eux les cranciers.
Ces explications sont sduisantes, elles contiennent toutes une part de vrit mais elles restent unilatrales et partielles. Elles ne parviennent pas saisir l’originalit historique du nolibralisme pour rduire une seule dimension soit idologique, soit sociologique, soit conomique, un processus qui demande tre compris avant tout dans sa systmaticit. Or combiner les trois, on ne fait jamais qu’accoler trois explications htrognes sans parvenir rendre compte de ce caractre systmique. Nous voulons dire par l que c’est dans l’articulation et la cohrence d’un systme de rgles et de d’institutions conomiques, politiques, culturelles, sociales et subjectives qu’il faut dsormais chercher saisir cette originalit historique.

Un systme hors-dmocratie
Il convient de prendre au srieux l’hypothse selon laquelle nous sommes entrs dans un systme social post-dmocratique indit dans l’histoire, qui a rompu avec le vieux systme qui articulait capitalisme national, tat social, dmocratie librale. Une certaine distribution des pouvoirs entre le   politique ,  l’conomique  et le  social  s’tait tablie qui laissait aux forces politiques et sociales une marge d’action et un jeu d’initiatives et de propositions. Parmi ces forces, le syndicalisme participait l’quilibre dynamique d’un capitalisme national rgul, tout en garantissant des avances sociales et des progressions de salaires par la ngociation et une conflictualit relativement institue. Capitalisme et dmocratie, parlementaire mais aussi en partie sociale, semblaient pouvoir se concilier jusqu’ un certain point. Avec le nolibralisme, cette conciliation n’est plus l’ordre du jour. Le nolibralisme, par l’tendue de ses effets et manifestations, est un vritable systme politico-conomique dont il faut saisir l’originalit. Celle-ci tient d’abord ce qu’il vise vider de son contenu la dmocratie sous sa double forme politique et sociale. Les politiques nolibrales, on s’en aperoit mieux maintenant, ont obi une stratgie de  d-dmocratisation 6 , selon la formule de Wendy Brown, qui a conduit progressivement l’tablissement d’une situation dans laquelle la  souverainet populaire  est destitue au profit des  forces de march  dans l’orientation des choix politiques.


1) un principe de gouvernement
Pour le comprendre il faut revenir ce qui constituait le problme stratgique pour les nolibraux des annes 50 aux annes 70 : comment s’immuniser contre la dmocratie  excessive  et  totalitaire  qui rendait les pays capitalistes  ingouvernables  ? Il ne s’agissait plus leurs yeux de grer peu prs pacifiquement une conflictualit sociale selon un  partage des bnfices  qui pouvait faire illusion avec l’extension de la consommation de masse, mais de promouvoir tous les niveaux un nouveau principe social et politique qui aurait une valeur et une force quasi-constitutionnelles capable de limiter les revendications populaires. Ce que la construction europenne assurera avec un grand succs partir des annes 80, comme on le montrera plus loin. Ce principe gnral est celui de la concurrence de march, qui s’est inscrit peu peu dans les rgles du commerce international, dans l’organisation de la finance, dans les relations entre les pays, dans la gestion des services publics. C’est lui qui est au c?ur du  consensus de Washington  comme c’est lui qui est au centre des traits de l’Union europenne.
Ce principe institutionnalis dfinit un jeu qui a ses rgles contraignantes. Une fois acceptes et cristallises, c’est l’ensemble des politiques menes qui doivent obir sans retour en arrire possible la logique dite de  comptitivit . L’absence d’  option de sortie  tient ce que les gouvernements se sont lis par des engagements constitutionnels comme en Europe, ou par des traits et accords commerciaux de toutes sortes qui ont acquis peu peu le caractre de contraintes systmiques incontournables du fait, en particulier, de la surveillance exerce par les institutions de la  gouvernance mondiale  (OMC, FMI, Banque mondiale, etc.) et les agences de notation prives. C’est au fond comme si les gouvernements avaient produit un maillage de plus en plus serr de normes et de rgles qui limitaient de facto pour eux toute possibilit de mener une politique qui ne serait pas guide par l’impratif de comptitivit. Le systme nolibral se construit et se solidifie alors selon une dynamique auto-entretenue : les politiques de comptitivit diffusent la norme concurrentielle tous les secteurs de la socit, de l’conomie et de l’tat et cette norme prend le pas sur tout autre principe de vie en commun.
Le rve hayekien d’une dmocratie limite est en passe de devenir ralit. Il y avait pour lui deux manires d’y parvenir : soit le coup d’tat militaire la chilienne, soit la voie dite  incrmentale , c’est--dire progressive, laquelle avait sa prfrence. Hayek avait eu l’intuition que la domination effective des forces de march devait passer par un processus de constitutionnalisation de l’ordre du march. Sans doute ce processus n’a t-il pas correspondu cette  dcouverte culturelle progressive  que les changistes auraient pu faire dans la version idyllique du penseur autrichien. Il s’est dvelopp par la mise en concurrence de tous contre tous, jusqu’ devenir une forme gnralise de subjectivit qui dtruit les racines mmes de la citoyennet. Une fois parvenu maturit, le systme de normes qui rgit les relations conomiques et sociales tel qu’il a t produit par les gouvernements, prend bel et bien le pas sur toute dcision que pourrait prendre un corps lectoral suppos  souverain . L’ordre du march prvaut alors sur la dmocratie. Le principe de concurrence, qui devient une obligation gnrale de comptitivit, prend alors le sens d’ un vritable  principe , au sens que donne Montesquieu ce terme : la  passion  ou le  ressort  qui fait agir un type de gouvernement. On se rappelle que pour ce dernier chaque rgime repose sur un principe qui le singularise : honneur pour la monarchie, vertu pour la rpublique, crainte pour le despotisme. La concurrence est le principe politique du nouveau gouvernement nolibral. Mais l’analogie s’arrte l. Le nolibralisme ne constitue pas un nouveau rgime politique qui viendrait s’ajouter la typologie classique hrite d’Aristote : monarchie, aristocratie, dmocratie, ou, comme chez Montesquieu, monarchie, rpublique, despotisme. Il s’agit bien plutt d’un  complexe  historique indit, de caractre essentiellement normatif, tout la fois politique, conomique et juridico-institutionnel, qui a pour effet de rendre caduque la notion mme de  rgime politique  en remettant directement en cause l’autonomie des  pouvoirs publics  l’gard des forces du march.

2) Normes et acteurs
Le systme nolibral de normes concurrentielles a permis l’mergence de trois puissances politiques et conomiques : les grandes entreprises, les acteurs financiers, l’oligarchie politico-bureaucratique. Ces trois puissances contrlent les tats par diffrents biais : les entreprises multinationales par leur pouvoir sur l’emploi et la croissance du fait du chantage aux investissements qu’elles peuvent raliser ou non ; les acteurs financiers par les crances obligataires en tant qu’acheteurs de la dette publique ; et l’oligarchie politique par le rle de commandement sur les bureaucraties nationales mises au service des deux premires puissances.

a) Les grandes entreprises
Le systme nolibral est caractris par la domination des grandes entreprises (giant corporations) sur les gouvernements, entreprises gouvernes elles-mmes par des actionnaires strictement intresss la maximisation de la valeur de l’action et au montant du dividende7 . Plusieurs processus sont l’origine de ce pouvoir  politique : l’accroissement de taille des entreprises qui leur donne un pouvoir de march et une influence sur l’emploi considrables ; leur extraterritorialisation, en particulier sur le plan fiscal, qui leur permet de mettre en concurrence les tats eux-mmes ; leur richesse accumule, qui est mise au service du soutien aux partis politiques ; leurs contributions la puissance des tats capitalistes dans le monde (Etats-Unis, Europe, etc.). La drgulation financire, la flexibilisation des marchs de l’emploi, l’allgement des impts sur les profits du capital et les revenus des plus riches, obstacles mis la rforme de la sant aux Etats-Unis ou la taxe Tobin en Europe, freins multiples la transition cologique, sont autant de rsultats de l’action collective des grandes entreprises. L’un des plus importants moyens est le lobbying direct qui permet d’acheter les voix des reprsentants et d’orienter les campagnes lectorales. L’autre est le chantage la fuite des capitaux, la grve de l’investissement, la destruction de l’emploi. Ce pouvoir des grandes entreprises a t renforc par les privatisations. Les entreprises prives se sont vu concder des missions de service public dans de multiples domaines (tlcommunications, informations, internet, recherche, autoroutes, sant, et mme oprations militaires ou de police, etc.). Les grandes entreprises sont ainsi devenues des organisations politiques, exerant des pouvoirs dominants sur les gouvernements. Les actionnaires trouvent dans la grande entreprise moderne une forme d’action collective particulirement efficace pour s’introduire jusque dans le mcanisme de la dcision politique et ainsi accrotre leurs revenus et leurs patrimoines, et ceci par le moyen conjugu d’une triple domination : sur les salaris, sur les consommateurs, sur les contribuables.

b) les acteurs financiers
Les baisses d’impts accordes aux classes dominantes et aux grandes entreprises, la grande tolrance envers l’vasion fiscale, un moment o le chmage et le vieillissement impliquaient des dpenses sociales plus importantes, ont entran une croissance de la dette publique qui a littralement explos aprs 2008, lorsqu’il a fallu renflouer les banques et prendre des mesures de relance pour sauver certains secteurs. Comme l’a montr W. Streeck8 , le passage d’une crise de la dette prive une crise de la dette publique a acclr la mutation vers le nouveau systme politique. Le centre de gravit du pouvoir, se trouve dsormais dans les mains des cranciers des Etats, les fameux “marchs financiers”. Ce sont eux qui imposent des normes financires et politiques qui entrent en contradiction directe avec le financement des services publics. Les intrts de la finance internationale imposent, via les agences de notation et le FMI, les choix politiques dans la mesure mme o c’est la capacit de fonctionnement des Etats qui est en jeu. Mais l ne s’arrte pas ce pouvoir financier. Ce sont les Etats eux-mmes qui ont intgr le risque systmique en rachetant les titres de la dette prive et font donc assumer aux contribuables la responsabilit des cranciers. Les relations internationales entre Etats ont pris le relais des rapports entre cranciers privs et tats. C’est le sens de toutes les dispositions prises par le Conseil europen depuis 2008. Pressions, contrles et sanctions de toutes sortes envers les pays les plus endetts sont dsormais institutionnaliss. La priorit absolue donne au remboursement des dettes et l’interdiction absolue de leur restructuration justifient l’austrit gnralise, aussi catastrophique que soient ses effets. Bref, ce sont les impratifs des marchs financiers qui ont refaonn les institutions et dispositifs politiques en faisant passer la protection des dtenteurs de la  dette souveraine  avant tout impratif social. Dans un tel systme, ce sont les engagements auprs des cranciers qui ont la priorit sur la volont des citoyens.

c) Les oligarchies politiques
La prise de contrle des instances de dcision politique par des groupes et des individus troitement lis aux lobbies conomiques et financiers est sans doute l’un des aspects les plus frappants du systme nolibral. Le remplacement brutal des gouvernants en Italie ou en Grce par des  techniciens  dirigs par d’anciens banquiers de Goldmann Sachs est le signe de cette emprise de plus en plus directe des marchs financiers. De faon plus gnrale, c’est l’ensemble de l’appareil et du personnel politique qui s’est transform. Loin de constituer un contrepoids aux pouvoirs des grandes entreprises et des cranciers, les oligarchies politiques sont devenus les relais institutionnels indispensables dont la principale fonction est d’importer dans le champ politique et dans les structures bureaucratiques les normes et les impratifs du nouveau capitalisme. Ce qui se fait en faisant supporter le cot de la crise du capitalisme financier aux salaris, aux contribuables et finalement la trs grande majorit de la population. La rhtorique  nationale  dont usent et abusent les dirigeants politiques voile le fait que le pouvoir de production des normes a t transfr des organismes intergouvernementaux ou internationaux non lus, fonctionnant hors de tout contrle de la part des citoyens. C’est notamment le cas de la Troka (FMI, BCE, Commission europenne), mise en place la suite d’un accord intergouvernemental, dont les fonctionnaires ont labor pour la Grce un programme de gouvernement complet en exerant sur les ministres grecs un vritable chantage au crdit. L’opposition droite-gauche est elle-mme vide de tout contenu depuis que les partis de la  social-dmocratie  se sont plis au nouvel ordre par  ralisme  et ainsi coups des couches populaires qui avaient longtemps constitu leur soutien lectoral. Ces cercles dominants, quelle que soit leur  couleur  politique, mnent les politiques ingalitaires influences et parfois purement et simplement dictes par les groupes patronaux. Cela conduit l’appauvrissement des classes populaires et, au-del, des classes moyennes qui taient les piliers de la dmocratie parlementaire. Corruption, conflit d’intrts,  revolving doors,  et plus gnralement fusion sociologique croissante du monde des affaires et du monde politique caractrisent ce systme postdmocratique. Dsormais c’est cette triple alliance des oligarchies bureaucratiques et partidaires, des grandes entreprises et des fonds prteurs qui ont la main sur l’essentiel des orientations politiques. Il en dcoule que la dmocratie lectorale est compltement dsactive, rduite qu’elle est une illusion dans un thtre d’ombres o c’est toujours la politique de la  triple alliance  qui a le dernier mot.

3) Les rgles europennes
Dans ce systme normatif, une place toute particulire revient indiscutablement la logique de l’intgration europenne telle qu’elle s’est affirme trait aprs trait. En effet, ces traits ont constitutionnalis trois  rgles d’or  : la stabilit montaire, l’quilibre budgtaire, la concurrence libre et non fausse. Cet difice a t rcemment couronn par le Trait sur la stabilit, la coordination et la gouvernance (TSCG) qui prvoit des sanctions immdiates pour toute violation des dites rgles. Selon le dogme de l’ordolibralisme, ces rgles dfinissent une  constitution conomique  qui doit s’inscrire dans le droit positif des diffrents Etats europens. Or cette  constitution  est cense remplir la mme fonction qu’une constitution politique, notamment en garantissant la  sparation des pouvoirs  dans l’ordre conomique. Il en dcoule la conscration de l’indpendance de la Banque centrale : il n’appartient pas aux Etats de dcider de la politique montaire, mais il leur revient d’appliquer une politique dcide par la Banque. On mesure la forfaiture politique ainsi perptre : alors que le principe constitutionnel de la sparation des pouvoirs doit permettre d’ arrter le pouvoir par le pouvoir , en interdisant en particulier que le pouvoir de faire les lois se confonde avec celui de les excuter, ce mme principe, arbitrairement transpos dans l’ordre conomique, se voit charg de justifier le fait que la politique montaire soit soustraite toute dlibration et toute dcision publiques. En d’autres termes, il s’agit de subordonner irrvocablement le pouvoir politique un  pouvoir conomique  suppos gardien de l’intrt gnral en raison de son impartialit et de son indpendance l’gard des citoyens organiss, ce qui revient enchaner tout pouvoir politique lu et soumis l’exigence d’une reddition de comptes aux dcisions d’un autre pouvoir, politique lui aussi quoiqu’il en dise, mais non lu et incontrlable. En vertu d’un tel tour de force, on lve la  constitution conomique  au-dessus de toute alternance lectorale en sommant tout nouveau gouvernement de  respecter les engagements  auxquels tout gouvernement, quelle que soit la majorit politique du moment, est tenu9 . Le cas de la Grce est emblmatique : car si l’Eurogroupe et la Troka ont accord une extension de 4 mois du programme de financement, c’est en insistant sur la continuit du programme issu de l’accord de 2012 qui devait continuer de s’appliquer cote que cote, en dpit des souffrances infliges au peuple grec.

Conclusion
Alors que les signes s’accumulent d’une nouvelle phase conomique et financire chaotique, tout semble indiquer que nous nous dirigeons de faon acclre vers un nouveau systme caractris par l’enfermement des socits dans un corset disciplinaire de rgles et de contraintes dont elles auront la plus grande difficult se dbarrasser, spcialement dans un contexte marqu par un affaiblissement des forces organises du salariat. Or le systme nolibral ne peut tre enray et contenu, a fortiori dconstruit et surmont, que par des mouvements qui se situent en dehors du jeu de la  triple alliance , c’est--dire en dehors du jeu de l’tat nolibral. Ce qui supposerait une forte mobilisation des populations aujourd’hui rsignes ou tentes par la voie xnophobe.
Dans de telles conditions, le seul horizon raliste est un affrontement de plus en plus dur entre la finance (c’est--dire les propritaires de la dette) et la population. Mais jusqu’o pourront aller les gouvernements dans la guerre mene par dlgation contre leur propre population ? Et jusqu’ quand la population va-t-elle supporter ces agressions sans ragir trs brutalement et dans un sens que l’on ne peut prjuger ?

 

    
    

 






























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ilustrao: Rafael MORALEZ



1 On peut renvoyer ici une trs abondante littrature qui rassemble des courants critiques assez divers. En France, le collectif des “conomistes atterrs” s’en prend l’irralisme et l’inconsquence des politiques austritaires.. Cf. Manifeste d’conomiste atterrs (dition Les liens qui librent, 2011) et Nouveau Manifeste des conomistes atterrs (dition Les liens qui librent, 2015).

2 Cf. Pierre Bourdieu, Contre-feux, Raisons d’agir, 1998.

3 Cette explication en termes de lutte de classes se trouve chez la plupart des auteurs qui se rclament du marxisme. Cf. David Harvey, A Brief History of Neoliberalism, Oxford University Press, 2007 ; et Grard Dumnil et Dominique Lvy, La grande bifurcation, En finir avec le nolibralisme, La Dcouverte, 2013.

4 Cdric Durand, Le capital fictif, Comment la finance s’approprie notre avenir, Les prairies ordinaires, 2014.

5 Cf. Thomas Piketty, Le Capital au XXIe sicle, Le Seuil, 2013.

6 Cf. Wendy Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale, Les Prairies Ordinaires, 2007.

7 Cf. Colin Crouch, The Strange Non-Death of Neoliberalism, Polity, 2011.

8 Wolfgang Streeck, Du temps achet, La crise sans cesse ajourne du capitalisme dmocratique, Nrf Essais, Gallimard, 2014.

9 Sur cette question de la  souverainet de la constitution  voir notre article  Cambiare Europa o cambiare l’Europa?  dans Lettera internazionale, n 120, IIe trimestre 2014.