revista fevereiro - "política, teoria, cultura"

   POLÍTICATEORIACULTURA                                                                                                    ISSN 2236-2037

 

Henri Pea-Ruiz

Le Pape, la mre du pape et les caricatures


(*) Article publi par Libration du 28 janvier 2015
 

Citons le pape Franois le 19 janvier : Si un grand ami parle mal de ma mre, il peut s’attendre un coup de poing, et c’est normal. On ne peut provoquer, on ne peut insulter la foi des autres, on ne peut la tourner en drision. En voulant faire de la pdagogie sur les limites de la libert d’expression, le pape Franois se livre des caricatures qui jouent sur l’amalgame et la confusion.
D’une part, il met sur le mme plan une insulte personnelle (parler mal de Regina Mara Sivori, sa mre) et un dessin caricatural cibl sur une religion. D’autre part, il tablit une quivalence entre ce dessin, reprsentation fictionnelle, et une violence physique relle : donner un coup de poing. Certes, il y a loin du coup de poing la rafale de kalachnikov, mais ici le registre de la violence semble valid comme juste rponse une drision par signes (C’est normal, ose-t-il dire). On se demande alors quelle porte peuvent bien avoir les condamnations verbales de la violence donnes en pralable.
Le pape, au passage, gomme la chronologie de l’histoire relle. Car ce n’est pas la caricature qui est premire et le meurtre second, mais l’inverse. Il faut rappeler que les caricatures de Charlie relayaient celles de caricaturistes danois aprs l’assassinat, le 2 novembre 2004, du cinaste Theo Van Gogh, auteur du film Submission, portant sur la domination des femmes dans un contexte islamiste. Et par le dessin satirique elles ne visaient pas les musulmans en gnral mais un prophte qui justifierait le meurtre. Pas d’amalgame, donc, entre personnes musulmanes et fanatisme religieux.
On est donc constern devant une comparaison qui, sans lgitimer le meurtre lui-mme, ose lui trouver des circonstances attnuantes. Deux fautes simultanes. D’une part, l’incroyable confusion entre la mise en cause d’une religion et l’insulte une personne comme telle. D’autre part, une trange conception de la justice, puisque le pape d’une religion dite d’amour trouve justifi qu’en cas d’insulte personnelle, on se fasse justice soi-mme par une violence physique. Nous sommes loin de la parabole de la joue tendue.
Mais il y a plus grave, la volont implicite de pnaliser le blasphme par une sorte de chantage : Pour viter les violences criminelles, respectez la religion ! D’o la question : qu’est-ce qui est respectable ? Issu d’un mot latin qui dsigne le regard empreint de considration (respectus), le respect s’applique aux personnes et non aux choses ou aux croyances. C’est le sentiment qu’un tre humain, comme tel, mrite des gards. Bref, ce qui est respectable, c’est la personne humaine et sa libert, non sa conviction particulire. Ainsi, par exemple, le propos de Philippe Tesson insultant les musulmans comme tels (Les musulmans amnent la merde en France aujourd’hui.) relve de l’injure raciste, puisqu’il met en cause non une conception religieuse mais un groupe de personnes en raison de leur religion. De faon similaire, toute drision portant sur la Shoah fait insulte la mmoire douloureuse des Juifs comme tels, et vaut dlit. Il n’y a donc pas deux poids deux mesures pour une chose identique, mais deux choses rigoureusement distinctes au regard du droit. Les dessins satiriques de Charlie Hebdo, quant eux, n’ont jamais vis les personnes ou les groupes de personnes comme tels.
Il faut d’ailleurs en finir avec les mots piges qui amalgament la critique d’une religion l’insulte des croyants. Le terme d’islamophobie est de ceux-l puisqu’il cherche tablir la confusion entre rejet d’une religion et rejet de ses fidles. Le seul dlit incontestable est le racisme qui vise les musulmans, c’est--dire la mise en cause d’une personne ou d’un groupe de personnes du fait de sa religion. Dans le mme esprit, l’antismitisme est l’vidence un dlit, mais la judasmophobie, si l’on entend par l le rejet de la religion de certains juifs, ne pourrait tre confondue avec le racisme anti-juif. Imaginons enfin que les athes, ulcrs d’tre considrs comme des vecteurs d’immoralisme, inventent le terme athophobieet proclament que toute caricature de l’athisme est un dlit. Nombre de religieux ne se privent pas de telles violences polmiques, et ils en ont le droit tant qu’ils ne visent qu’une conviction.
Un croyant est libre de croire en Dieu, un athe libre d’affirmer un humanisme sans dieu. Le croyant et l’incroyant sont galement respectables comme tre humains libres. Ils peuvent coexister, mais la condition que l’option de l’un ne s’impose pas l’autre. L’athe peut donc critiquer la religion, et le croyant l’athisme. La psychologie du fanatisme refuse quant elle cette distinction car elle rejette toute distance entre la personne et sa conviction. Elle exige donc le respect des croyances et pas seulement celui des personnes croyantes. Comme si la croyance, insparable de l’tre, collait sa peau. D’o le dlit de blasphme, qui entend pnaliser toute critique d’une religion en prtendant qu’elle insulte les personnes croyantes comme telles.
Face cela, l’ducation doit promouvoir la distance soi, contrepoison du fanatisme. Montaigne, contemporain des guerres de religions, rappelait : Il ne faut pas confondre la peau et la chemise. Arrtons de dire qu’en cultivant une telle distance intrieure, on installe les gens dans la schizophrnie ! L’apologie de la spontanit indment confondue avec l’authenticit est dangereuse. Chaque personne peut assumer librement sa foi religieuse ou son athisme, mais sans oublier qu’elle est aussi dpositaire d’une humanit universelle. L’incitation laque la retenue et la distance intrieure est source de paix : elle inspire le respect de l’autre sans exiger pour autant le respect de son opinion.
La loi commune, fonde sur le droit, ne peut dpendre d’aucune croyance particulire, car elle doit valoir pour tous. Bayle : Il n’y a de blasphme que pour celui qui vnre la ralit blasphme. On voit bien que la lacit n’est nullement antireligieuse. Simplement, elle consiste rappeler que la religion ne doit engager que ses adeptes, et eux seuls.
Le fanatisme religieux, on l’a vu, est prt noyer dans le sang le droit la vie et la libert d’expression. Ne lui donnons aucune excuse. Et ne mlangeons pas tout en prtendant que l’islam tant par ailleurs la religion de beaucoup d’opprims, des gards particuliers seraient dus l’islamisme politique.
Double confusion, l encore. S’en prendre l’islamisme, ce n’est pas s’en prendre aux musulmans, qui en sont souvent les premires victimes. Pas d’amalgame. Par ailleurs, on ne rsout pas une injustice sociale en taisant l’exigence laque. Les grands registres d’mancipation vont de pair, comme le soulignait Karl Marx en faisant l’loge de l’?uvre la fois laque et sociale accomplie par les Communards de Paris en 1871. Bref, arrtons d’imputer la lacit les exclusions qui relvent de problmes conomiques et sociaux ou de mentalits encore marques par l’idologie raciste. Et traitons ainsi les deux grandes questions de l’intgration rpublicaine sans erreur de diagnostic.































fevereiro #

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ilustrao: Rafael MORALEZ