revista fevereiro - "política, teoria, cultura"

   POLÍTICATEORIACULTURA                                                                                                     ISSN 2236-2037

 

Mlisandre LABRANDE

Peinture d'un hros moderne : le Limonov d'Emmanuel Carrre

 

Le dernier livre du romancier Emmanuel Carrre, paru en France en 2011, qui sera publi aux ditions Objetiva au Brsil, sortira en langue anglaise l’automne 2013. Il a t salu, sa sortie, par un grand succs critique, et l’un des plus importants prix littraires franais, le prix Renaudot. C’est la vie d’douard Limonov qui en est la matire.

Qui est douard Limonov ? Un homme mille visages : n en 1943 avec la victoire de l’URSS sur le Reich, c’est un adolescent qui fraye trs tt avec la pgre de Kharkov, la petite ville ukrainienne o il grandit ; mont Moscou, il commence crire de la posie et frquente l’underground sovitique. En 1975, il part pour le  monde libre  o il se retrouve, New York, alternativement clochard abandonn de tous et majordome d’un milliardaire, puis, Paris, crivain branch, recherch par tout le gratin mondain et littraire. La dernire partie de son existence (et non l’ultime, car Limonov vit encore) le ramne vers l’Est, o il va offrir ses services aux forces nationalistes serbes dans les Balkans au dbut des annes 1990, puis crer, en Russie, un parti d’opposition Poutine, dont le blason russit la prouesse, la fin du XXe sicle, d’voquer la fois le stalinisme... et le fascisme1. C’est une vie minemment romanesque, et le premier en avoir conscience est Limonov, puisque la plupart de ses livres ont pour objet sa propre existence : Autoportrait d’un bandit dans son adolescence, Journal d’un rat, Histoire de son serviteur, Le Pote russe prfre les grands ngres... Pourquoi, donc, Carrre a-t-il voulu raconter son tour la vie d’un homme, illustre au point qu’il s’tait charg lui-mme de le faire ?

Il est vrai que la figure de Limonov tait, en 2011, largement oublie en France. Au mieux, raconte Carrre, quand il a voqu ce projet de livre autour de lui, ceux qui avaient connu Limonov se rappelaient un sentiment de malaise extrme prouv face la vido, toujours visible aujourd’hui sur internet2, qui le montre tirant avec une mitrailleuse sur Sarajevo, aprs avoir cout d’un air  fayot  les propos guerriers de l’affable Radovan Karadzic. Pourtant, ce n’est pas un  devoir de mmoire qui a pouss Emmanuel Carrre crire cette fiction biographique. Non plus qu’une entreprise de rhabilitation d’un individu incompris, qu’il faudrait replacer dans son contexte  d’Orient compliqu  pour dmler les motifs de son action et en saisir, enfin, la complexit. Carrre le dit d’emble :  Lui-mme se voit comme un hros, on peut le considrer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement. 

Ce que fait l’auteur, en revanche, c’est qu’il offre Limonov un espace proprement romanesque : il lui permet, en vrit, d’tre un hros, entendre sans la connotation morale que ce terme peut impliquer -mais pas ncessairement. Il le fait devenir un hros au sens o il  lui fait cadeau de cette dimension : une perspective dans le temps 3. L’crivain Limonov a dj abondamment racont sa vie, mais par fragments, comme si son criture n’tait que l’excroissance d’une existence faite d’une succession de gueulantes et d’actes spontans. Carrre, lui, choisit de rassembler la matire qu’offrent ces rcits, les fait se recouper avec les brefs aperus qu’il a eus de l’homme Limonov, et confronte l’ensemble d’autres tmoignages, afin de retracer une ligne qui, si elle ne fait pas sens en soi, aurait, c’est le pari de l’auteur, du sens pour nous, lecteurs occidentaux vivant au XXIe sicle. Car, selon Carrre, la vie de Limonov  c’est une vie qui raconte quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. 

De quoi cette vie et cette personnalit sont-elles si exemplaires ? Quelle est la vritable nature du projet de Carrre dans ce livre, et que nous dit-il sur les rapports que la fiction peut entretenir avec une ralit historique qu’elle prtend, en partie du moins, restituer ?

De quel bois est fait le hros de Limonov ?

 

Selon nous, ce livre dit quelque chose de ce que l’on attend, aujourd’hui, d’un hros ; qu’on le rencontre dans le monde rel, travers les mdias, ou dans les univers fictionnels qui nous entourent. Le Limonov de Carrre incarne en effet de manire trs complte les caractristiques de ce que l’on pourrait appeler un  hros moderne 4 : sa vie est plurielle et complexe, elle se dfinit par un dracinement fondamental qu’il articule une identit trs forte. L’ensemble voque une sorte d’avatar de hros picaresque, teint de philosophie nietzschenne.

Pluralit, amplitude et complexit d’une vie

 

Il est donc, pour commencer, l’acteur d’une multitude de vies. C’est l’inverse absolu de cet individu que, rencontr au lyce, vous retrouvez vingt ans aprs, et qui vous donnera l’impression d’avoir accompli ce qu’il semblait dj promettre d’tre quinze ans : il a repris la boutique de son pre, s’est mari avec la fille de l’instituteur et vous invite venir admirer sa maison achete crdit. Limonov est ce voyou que vous voyez prendre une trs mauvaise pente l’ge de quinze ans, un cran d’arrt dans la poche, initi au mal radical par une scne de quasi viol collectif, qui se donne de tout c?ur la pratique du zapo o il excelle, videmment-ces cuites made in Russia qui peuvent durer plusieurs jours et doivent, c’est la rgle, aboutir l’oubli complet des quarante-huit dernires heures. Or c’est ce mme type que vous retrouvez, vingt ans aprs, en majordome modle chez un milliardaire de Manhattan,  assez digne de confiance pour qu’on puisse l’envoyer chercher 10 000 dollars, en liquide, la banque. Veillant tout, n’oubliant rien des gots et habitudes du matre. Lui servant son whisky bonne temprature. Dtournant le regard, sans ostentation, quand une femme nue sort de la salle de bain . (pp. 198-199).

Limonov est ce pote russe exil de son sol natal et accueilli bras ouverts par la nomenklatura intellectuelle de l’Ouest. Au bras de sa ravissante pouse, Elena, il trane dsormais dans les fastueuses soires de la trs chic new yorkaise Tatiana Libermann, o l’on croise, invitablement, la coqueluche respectable de tout ce beau monde : Joseph Brodsky -qu’il ne cessera d’ailleurs de dtester tout au long de sa vie parce qu’ils auront jou, un temps, sur le mme terrain : celui des crivains sovitiques passs l’Ouest, et qu’il ne pourra s’empcher de se comparer lui, son succs et plus tard son Nobel. Or c’est ce dissident (tel en tout cas dans l’esprit des zls mais loigns observateurs de la vie politique sovitique dans les annes 1980, dont Carrre tait) qui incarnait la rsistance l’oppression totalitaire, puisqu’il avait fui l’URSS pour crire... c’est bien lui que l’on va voir, quelques annes plus tard, en gamin excit par les armes longue porte qu’il a sa disposition, dcharger le sourire aux lvres une mitrailleuse en direction de la ville de Sarajevo.

En plus d’tre cet individu absolument imprvisible et, semble-t-il, capable de tout, Limonov, est srement le seul homme au monde avoir pu faire un rapprochement qui en dit long : constater que les lavabos du camp de dtention d’Engels, sur la Volga5, ressemblaient trs exactement  ceux d’un htel new yorkais conu par le designer Philippe Starck o il avait log la fin des annes quatre-vingts. La vie de Limonov est une vie marque non seulement par la pluralit, mais aussi l’amplitude de ses expriences : du bottom au top, il a fait plusieurs fois l’aller-retour, et cela n’a pas chang fondamentalement son caractre ou ses aspirations. Il semble tre l’acteur d’un monde o l’individu n’est pas vou son destin par une naissance, un tat, un attachement au devoir familial ou une tradition.

Un hros du dracinement

 

A lire cet ouvrage, la succession d’images contradictoires de ce hros polymorphe voque un peu la manire dont le personnage de Zelig, dans le film de Woody Allen du mme nom, apparaissait sur les journaux tlviss des quatre coins du monde. Rappelons que ce film de fiction, qui prend l’apparence d’un documentaire, raconte l’histoire d’un homme-camlon (jou par Woody Allen) : en prsence d’un noir, il devient noir, ses yeux se brident prs d’un asiatique et, perdu dans un rassemblement nazi, il ne peut empcher son bras droit de se lever furieusement. Zelig est atteint d’un mal que les psychiatres ne parviennent d’abord pas dterminer... Les critiques du film ont, eux, t prompts analyser ce mal comme la traduction symbolique d’une tendance de notre poque : une certain abandon des identits fixes, des traditions, et son corollaire, qui est l’adoption de plus en plus frquente d’une posture relativiste. Zelig est l’homme moderne en ce qu’il est capable d’empathie avec la terre entire : pourvu qu’il soit proximit du reprsentant d’un peuple ou d’une culture, il adoptera ses us et coutumes, sa langue, ses jurons, et jusqu’ ses traits biologiques les plus particuliers.

Peut-on en dire autant de Limonov ? Il n’est pas exactement ce camlon, l’homme de l’adaptation suprme : il incarne, au contraire, quelque chose (qui existe en tout cas dans l’imaginaire europen) que l’on pourrait appeler, le  typiquement russe . Son histoire n’aurait pu commencer ailleurs qu’en terre russe, justement pour ce qu’elle comporte de contrastes et d’excs6. Une des choses qu’douard Limonov rapporte ds le dbut de son premier texte autobiographique7, rdig New York, alors qu’il vit encore sans autre ressource que les 278 dollars fournis par les contribuables amricains, c’est qu’il se fait un plaisir de ne prendre comme repas quotidien que du Shchi : de grandes marmites de soupe au choux, qu’il mange avec une cuillre en laque venue de Russie. Limonov se peint et se sait russe.

Il est cependant aussi un dracin, moiti par hasard, moiti par choix. Par hasard, parce qu’il est n en Union sovitique. Dans un passage percutant, le sdentaire Carrre analyse les conditions de possibilit, pour un citoyen de l’URSS, de mener une vie stable, sur un primtre rduit. propos du pre de Limonov, il crit :  Il est loin de chez lui, c’est la rgle plutt que l’exception en Union sovitique : dportations, exils, transferts massifs de populations, on ne cesse de dplacer les gens, les chances sont presque nulles de vivre et de mourir l o on est n.  (p. 40). Quant la gnration suivante, vu le bled o il grandit, douard ne peut avoir qu’un rve tant adolescent : c’est de le quitter pour ne pas y revenir. Dans un acte fondateur, il proclamera haut et fort cette volont de dracinement, en gardant comme pseudonyme le surnom que ses amis potes lui donnaient :  Ed Limonov - hommage son humeur acide et belliqueuse, car limon signifie citron et limonka grenade -celle qui se dgoupille . (p. 85) Cela force l’admiration de Carrre, qui note :  Mme son nom, a lui plat de ne le devoir qu’ lui-mme. 

Limonov est ce type de hros qui choisit son nom (et, par l, le titre du roman qui le raconte de son vivant : suprme matrise du rcit de soi !) et qui choisit ses combats. Il a, surtout depuis ces trois dernires dcennies, le got de l’identification des causes diverses et varies, que Carrre tente, de manire assez convaincante, de regrouper sous une mme logique :  Il faut reconnatre une chose ce fasciste : il n’aime et n’a jamais aim que les minoritaires. Les maigres contre les gros, les pauvres contre les riches, les salauds assums, qui sont rares, contre les vertueux qui sont lgion, et si erratique que semble sa trajectoire, elle a une cohrence qui est de s’tre toujours, absolument toujours, plac de leur ct  (p. 409). Concrtement, cette logique a d’abord donn lieu un mpris pour les apparatchiks sovitiques qui, en Occident, s’est transform en un dgot encore plus vif pour les dissidents aduls par l’opinion librale. Elle l’amne profrer des loges de Staline au cours de dners mondains, ce qui ravit ses amis occidentaux, amateurs de ce type de provocations (au premier rang d’entre eux, Jean-Edern Hallier); ce mme esprit de contradiction l’amnera, ensuite, soutenir les nationalistes serbes dans les Balkans, ou encore, tre partisan de la rbellion contre Eltsine lors de la crise parlementaire de 1993 et, plus tard, s’enthousiasmer pour des mouvements russes sparatistes, au sein des pays baltes et de l’Asie centrale.

Que l’on veuille ou non reconnatre la pertinence de cette logique  strictement minoritaire  propose par Carrre pour comprendre les engagements divers et varis d’douard Limonov, ce qui est certain est que ce dernier incarne un certain type de dracinement choisi, o l’on peut distinguer la manifestation d’un phnomne plus collectif : la rsurgence du mythe romantique du  volontariat arm international 8. Cette rsurgence qui contribue en partie aujourd’hui, et depuis plusieurs dcennies, au grossissement des rangs du terrorisme international, est aussi celle qui amne un Olivier Assayas faire une srie tlvise sur la figure de Carlos. Il se trouve que la figure du dfenseur d’une cause transnationale, dont le rfrent idologique et les moyens pratiques ne connaissent ni ne reconnaissent de frontire, a de nos jours bien davantage de succs (dans les faits comme dans le choix de fiction) que celle du simple mercenaire, ou mme du soldat patriote. Et il semble que le succs de Limonov ressortisse galement ce phnomne. Limonov nous plat parce qu’il reflte cet aspect du hros  moderne , sans pourtant comporter une trop grande part d’horreur9.

Le hros nietzschen d’un roman picaresque

 

Face un tel substrat biographique, qui impliquait de rendre compte de lieux et de milieux trs diffrents mais aussi de dmler des enjeux idologiques complexes, encore sensibles de nos jours, Carrre a fait le choix de se concentrer sur la figure de Limonov : nous verrons dans un deuxime moment de quelle manire il rsout l’quation complique de l’adhsion et de la distance avec son personnage ; on voudrait s’intresser ici aux ventuels modles philosophique ou littraire qu’il a pu avoir l’esprit en crivant ce livre.

Carrre voque de lui-mme, plusieurs reprises, une composante nietzschenne dans la personnalit de Limonov. Bien qu’il ait pu revenir sur ce parallle, en soulignant qu’il ne connaissait pas assez bien sa philosophie pour l’affirmer avec force10 ; bien qu’en outre, Nietzsche ne fasse apparemment pas partie du panthon de Limonov (tel que rapport par Carrre plusieurs reprises dans le livre), il semble que cette composante soit bien prsente chez notre hros, et que, si elle ne rsume pas le personnage, elle soit pertinente pour le comprendre.

un certain point, racontant l’pisode de son entrevue avec le ralisateur Werner Herzog, Carrre tente d’identifier ce qu’est pour lui le fascisme. Il y rpond de la manire suivante : une posture fasciste se repre   la faon dont chacun de nous s’accommode du fait vident que la vie est injuste et les hommes ingaux : plus ou moins beaux, plus ou moins dous, plus ou moins arms pour la lutte. Nietzsche, Limonov et cette instance en nous que j’appelle le fasciste disent d’une mme voix : ‘C’est la ralit, c’est le monde tel qu’il est’  (p. 227) Plus bas, il se demande ce que serait le contre-pied de cette vidence et rpond :  Moi, [c’est Carrre qui parle] je dirais : le christianisme .

Il est notable que la religion soit particulirement absente de ce livre, et, on peut donc le supposer, de la vie de Limonov, que ce soit comme tentation ou comme repoussoir. Sa premire femme, Elena, emporte avec elle une icne dans leur exil aux Etats-Unis ; et quand elle le quittera, en plein passage vide, il rigera une petit autel paen son amour disparu, mais c’est l une boue de sauvetage isole davantage qu’un refuge stable pour lui. Plus tard, il montrera une certaine permabilit l’enseignement mystique d’un guide kazakh ; en prison, il pratiquera la mditation et racontera avoir atteint, un jour, le nirvana. Ces derniers lments tmoignent d’une propension la spiritualit trs individuelle, non d’un attachement une tradition religieuse collective, ce dont a pu tmoigner, quoique de manire incertaine, Emmanuel Carrre, pour son propre compte11. Mais, l’inverse, on ne trouvera pas non plus chez Limonov de tendance une lutte nietzschenne contre la religion.

Ce qui est prsent en revanche, et constitutif mme du hros de Carrre, c’est la vritable haine qu’il prouve contre un certain processus : celui qui conduit les faibles tirer parti de leur faiblesse, et en faire une force. C’est un thme proprement nietzschen, mais prcisons que pour Nietzsche, le parangon de ce processus est le christianisme. Dans la Gnalogie de la Morale Nietzsche dmontre quel point il lui parat urgent de combattre la morale du ressentiment, fournie par les prtres et invoque par les faibles12. Si nous voulons pousser jusqu’au bout le parallle nietzschen esquiss par Carrre, et appliquer la pense du philosophe l’univers o volue Limonov, les  faibles  seraient ces crivains sovitiques sans cho ni talent, qui partent pour l’Occident vendre leur bonne parole et sont accueillis par une opinion internationale (les  prtres  nietzschens) qui les couvre d’un succs proportionnel leur mdiocrit initiale. Cela donne une socit o dominent des  gens de l’underground, forts de deux convictions : les livres publis, les tableaux exposs, les pices reprsentes taient obligatoirement compromis et mdiocres ; un artiste authentique tait obligatoirement un rat. Ce n’tait pas sa faute, mais celle d’un temps o il tait noble d’tre un rat.  (p. 113) C’est une telle aristocratie des faibles que Limonov abhorre, et en cela il est en effet nietzschen.

Il l’est aussi par la fidlit qu’il montre, tout au long de sa vie, ses rves d’enfant. C’est en tout cas ainsi que le montre Carrre, et il n’est pas anodin que l’auteur ait choisi de dramatiser ce moment prcis de la vie de Limonov : le  serment  que se serait fait l’enfant douard Savenko (nom de naissance de Limonov) aprs s’tre fait battre comme pltre par un camarade d’cole :  il sera un homme qu’on ne frappe pas parce qu’on sait qu’il peut tuer . (p. 52) Comme l’auteur le dit lui-mme, la grande diffrence entre Limonov et lui, c’est que l’on peut dire du premier :  comme tout ce qu’il a rv de faire enfant, il le fera.  (p. 56) Cette admiration pour la spontanit de l’homme qui assume ses dsirs, quitte tre ridicule et, surtout, soutenir des causes douteuses, qui ne recule pas quand il a enfin l’occasion d’aller au front (lui qui, son grand dsespoir, a t rform pour myopie), cette rvrence de Carrre envers l’absence de scrupules de son hros est d’autant plus grande qu’il ne se reconnat absolument pas dans cet aspect de son personnage. Et c’est en passant par ce dtour nietzschen, permettant de donner une certaine cohrence ce double si diffrent de lui, que l’auteur parvient en faire un personnage, un vrai hros de roman.

Limonov apparat donc, tout au long du livre, comme un hros prt tout, essentiellement libre. Par ce trait, mais aussi par d’autres, il rappelle galement la figure du hros des romans picaresques espagnols : celui-ci se dfinit par son ascendance trs modeste -et, en effet Veniamine Savenko, le pre de notre hros, n’est qu’un  modeste rouage [du] systme paranoaque  qu’est l’administration sovitique. Une aspiration sans scrupules la russite sociale, qu’il veut bien acclrer par tous les moyens, dfinit aussi le hros picaresque : douard n’a pas hsit se faire gigolo, soldat d’une cause qu’il croit noble, ou majordome d’un sujet dont il a abus la confiance, pour faire son chemin dans la socit, vers l’idal enfantin qui le guidait. Une autre caractristique du hros picaresque est sa propension tre rattrap par sa nature de picaro : celui qui a crit le Journal d’un rat voit en effet toutes ses entreprises rvolutionnaires s’achever en eau de boudin. Le hros picaresque porte un regard trs critique sur la socit dans laquelle il volue, et c’est le moins qu’on puisse dire pour un tre qui crache aussi bien sur les lments les plus respectables de son temps -au premier rang desquels Soljenitsyne- que sur ses semblables, par exemple les contribuables amricains qui le nourrissent13. Enfin, le roman picaresque implique une prose raliste, quasi naturaliste, registre auquel appartiennent clairement les assez nombreuses scnes qui dcrivent les joies ou les dboires sexuels d’douard et de ses femmes successives.

Tous les traits du hros picaresque sont donc prsents dans Limonov, cette rserve prs que la forme n’est pas autobiographique. C’est la voix particulire du narrateur de ce livre, la fois biographique et introspective, et la place singulire que s’y donne son auteur, que l’on voudrait dsormais s’intresser.

La place de Carrre

 

L’auteur est trs prsent dans ce livre, quand il raconte les prodromes de son criture, quand il expose scrupuleusement les hsitations qui l’y accompagnent, ou au contraire, lorsqu’il se projette corps perdu dans son hros, sans toujours en avertir son lecteur.

Limonov : un prtexte pour  peindre  un monde russe qu’il ne connait pas

Carrre semble tre m par deux moteurs principaux pour crire ce livre. Le premier, et il ne le cache pas, c’est qu’il s’intresse de plus en plus, depuis quelques annes, au monde russe, auquel il est attach par la famille de sa mre, l’historienne et acadmicienne Hlne Carrre-d’Encausse14. Une tape importante de ce retour aux sources avait t le tournage, en 2003, d’un film documentaire, Retour Kotelnitich, o il tentait de saisir des images de la Russie post-communiste, dans un bled situ 800 kilomtres l’est de Moscou. Dj, il mlait l’intrt pour une ralit qu’il ignorait et parfois l’excluait, sa propre recherche identitaire. Cette dmarche tait redouble dans Un roman russe15, o il racontait, entre autre, l’histoire de ce tournage, et revenait sur les raisons qui l’y avaient men : retourner en Russie pour exorciser un secret familial autour de son grand pre, qui avait t interprte pour les Allemands, et disparu aprs la guerre. On peut lgitimement penser que Limonov, et notamment la partie qui se situe Kharkov, est un nouveau retour Kotelnitch. Carrre tablit de lui-mme des rapprochements entre ce que la prose autobiographique d’douard Limonov rvle de son pass en URSS, et ce que lui, europen, a pu voir de ses propres yeux, lors de ses voyages en Russie : il n’hsite pas laisser son imagination combler les vides que laissent les tmoignages littraires de Limonov, source premire de la matire de ce livre.

Mais ce qui est frappant, est que Carrre se laisse aller raconter ce qu’il n’tait pas parvenu faire dans le cadre d’une dmarche strictement documentaire (Retour Kotelnitch), ou autofictionnelle (Un roman russe). Ce livre, Limonov, qui est avant toute chose une plonge dans le monde d’un autre que lui, est un lieu o il s’autorise un certain pittoresque ;non pas au sens ngatif du terme, qui implique une rduction au plus simple et au plus attendu, maisau sens o il s’efforce de donner une forme, une esthtique qui ne nous semblait gure prsente dans ses romans prcdents : L’Adversaire ou D’autres vies que la mienne -trs russis sur d’autres plans. Limonov est globalement mieux crit ; cela est en partie mettre au compte du fait qu’il restitue une figure d’crivain, et compose en s’inspirant d’une prose qu’il admire. Le procd d’innutrition, si cher Montaigne, fonctionne trs bien ici. Mais il semble qu’il y ait une autre raison prendre en compte dans cette sorte de libration du style de Carrre : c’est qu’il montre une certaine aisance manier les clichs. L’auteur a, au dbut du livre, cette phrase qui sonne presque comme un manifeste :  Un clich veut qu’en Russie les potes soient aussi populaires que chez nous les chanteurs de varits et, comme beaucoup de clichs sur la Russie, c’est ou du moins c’tait absolument vrai.  (p. 67) Ces clichs, qu’il rencontre invitablement en travaillant sur la vie d’douard Limonov, il peut choisir de jouer avec, comme lorsqu’il note ironiquement, annonant l’arrive du KGB dans le rcit des origines d’douard :  D’avance, le lecteur occidental frmit.  (p. 94). Ou bien, il peut seulement les esquisser, en faire une toile de fond o la figure de son hros ressortira d’autant plus vivement  -comme lors de la succession de portraits de militants nazbols qu’il est amen rencontrer pour son reportage. Les clichs qu’il emploie sont prsents, cette fois, pour montrer combien l’observateur occidental qu’il est, fonctionne ncessairement partir d’eux : il ne peut s’empcher de voir cette fille  tout mignonne, sage, bien habille , ces disques de Manu Chao, cette femme  genre prof d’histoire gauchiste  (pp. 30-31). Mais il peut, dans le mme temps, constater que ces catgories, si elles lui paraissaient a priori incompatibles avec la ralit qu’il est venu rencontrer, renvoient pourtant bel et bien un milieu de militants d’un parti nationaliste rvolutionnaire ... Le clich est djou, mais pas annul : il reste prsent dans la prose de Carrre et s’imprime dans l’esprit du lecteur.

L’attitude de Carrre consiste donc, face cette ralit qu’il a l’ambition de dcrire, d’accepter pleinement le prisme par lequel il l’aborde. Il lui arrive souvent de faire varier ce prisme, de l’examiner afin qu’il apparaisse tangible au lecteur. Sur la distinction qui existe entre les dissidents et l’underground sovitique, il crit par exemple :  De loin, quarante ans de distance, tout cela se confond un peu, et certes les under lisaient les dissidents, faisaient circuler leurs crits, mais de rares exceptions prs ils ne prenaient pas les mmes risques et surtout n’taient pas habits par la mme foi.  (p. 115). Mme aux moments o le narrateur s’autorise une assez grande transparence, on n’oublie jamais compltement que ce que l’on nous raconte provient d’une voix trangre cette ralit, juste un peu moins trangre que nous ne le sommes. Carrre assume donc un rle de passeur : passeur volontaire d’une vie qui lui parat tout aussi invraisemblable qu’ nous, tout aussi fascinante, et qu’on ne peut, de ce fait, envisager que de faon un peu nave. L’ambition de ce livre est certes de nous faire perdre un peu de cette navet, et en cela il rpond une des vocations essentielles de la littrature, qui est de  dniaiser  son lecteur : lui offrir une connaissance sensible mais aussi raisonne et nuance du monde.

Cependant, la vocation de la littrature est aussi d’incarner une ralit dans des figures qui doivent tre assez fortes, assez charpentes dramatiquement pour que leurs fantmes continuent de nous hanter aprs la lecture. C’est le cas d’Elena, la deuxime femme d’douard, celle qu’il appelle sa  petite fille russe , et dont l’existence correspond en effet tout fait l’image que nous nous ne faisons du destin d’une jeune russe : jolie, bien faite et vive, elle est un avatar de cette would be mannequin, qui rve de partir en Europe ou, mieux, aux Etats-Unis, et dont Emmanuel Carrre voulait dj saisir des images lors de son deuxime voyage Kotelnitch. Il avouait, dans Un roman russe, la dception qu’il a prouv en observant les jeunes filles de la ville :  J’avais, en matire d’hrones fminines, une ide un peu diffrente : je pensais ces filles longilignes, blondes, ravissantes, qu’on rencontre dans les botes Moscou et qui, matresses de nouveaux Russes, vtues de manteaux de fourrure sur des robes trs courtes et trs chres, roulant en Mercedes vitres fumes, jugeant leurs compagnons au seul poids de leur carte de crdit, promnent sur le monde un regard d’une duret glaante (?). J’aurais aim, Kotelnitch, dnicher une de ces filles avant, savoir ce qu’elle avait dans la tte?  (pp. 184-185). C’est au c?ur de la vie de Limonov qu’il dnichera ce fantme, la nuance prs que c’est au bras de riches Amricains et non de nouveaux Russes, qu’Elena se retrouve, au dbut des annes 1980.

Limonov comme double

 

crire sur Limonov, est donc, dans une certaine mesure, un prtexte pour achever (ou poursuivre ?) une qute initie depuis plusieurs annes par Carrre. Limonov est aussi, et ce n’est pas contradictoire, une sorte de double pour l’auteur, qui, l encore, ne cherche pas dissimuler cette dimension. Plusieurs fois, Carrre se plat identifier des points communs entre son hros et lui-mme, qui lui paraissent d’autant plus notables qu’il sont isols dans un ensemble on ne peut plus contrast : d’un ct, on l’a voqu, un dracin dont le pays qui l’a vu natre, l’URSS, n’existe plus aujourd’hui ; un type trs enclin l’engagement politique ou guerrier, qui a eu le temps de vivre plusieurs vies sur trois continents diffrents. De l’autre, un crivain parisien ais, globalement sdentaire, pondr dans ses propos, mille lieux de s’encarter dans quelque parti que ce soit, n dans un pays et une poque o un jeune bourgeois peut choisir de contourner la tanne du service militaire. Certains passages, cependant, les situent sous le mme clairage. Ils furent tous deux des petits garons myopes, sensibles et amateurs de romans d’aventures. Ce dtail pourrait paratre anodin, et les rfrences communes que Carrre prend plaisir retrouver - Jules Verne, Alexandre Dumas - ne sont pas compltement inattendues. Mais le parallle prend son sens ds lors que l’auteur le situe comme point de dpart d’une divergence radicale : tous deux ont eu les mmes rves d’aventures,  devenir trappeur, explorateur,? les pectoraux mouls dans un maillot rayures, tatou, gouailleur, jamais dmont  (pp. 50-51) pourtant l’un y a t fidle et l’autre non. Peindre les aventures de Limonov, c’est srement, pour Carrre, se montrer fidle, sur le tard, ses rves d’enfants : dfaut de le vivre, il aura crit un roman d’aventure.

Une autre manire de placer Limonov sous le signe du double est, pour Carrre, de rapporter ou d’imaginer les moments o auteur et personnage se seraient trouvs, par hasard, dans un mme lieu, quelques mtres de distance. C’est le cas dans la premire scne, une des plus thtrales du livre : la commmoration du drame du gazage, par les autorits russes, des hommes, femmes et enfants pris en otage par des terroristes tchtchnes dans un thtre moscovite. Tandis que lui se pose en simple tmoin anonyme de cette scne teneur historique ( Rappelez-vous, c’tait en octobre 2002 , p. 14) Limonov fait son apparition, comme il se doit, en acteur de thtre, central et irradiant. Ce passage rappelle, de manire symtriquement inverse, la scne situe la fin de L’Education sentimentale, o  Frdric bant, reconnut Sncal , son ancien ami rvolutionnaire, soudain mtamorphos en dragon, acteur froce de la rpression. Carrre lui  reconn(ait) Limonov , qui, dbarrass de son image de   petite frappe , incarne dsormais la rsistance muette de cette noble crmonie.

C’est encore Moscou, qu’en 1968, juste dix ans, alors qu’il accompagnait, pour la premire fois, sa mre, dans ses voyages en URSS, Carrre rapporte s’tre trouv proximit de Limonov. Il sait en effet que l’un et l’autre ont frquent Vadim Delaunay, alors jeune pote avant-gardiste, et aime  imaginer qu’aprs avoir pass tout un djeuner, chez le conseiller culturel, parler des trois mousquetaires avec un petit garon franais, Vadim Delaunay, le mme jour, a fil au sminaire d’Arsni Tarkovski et assist aux dbuts du pote Limonov dans l’underground moscovite.  (p. 111)

Carrre ne se contente pas d’tablir les points de rapprochement ou de croisement entre lui et son personnage : il lui arrive parfois de lui prter des traits qui proviennent de sa propre vie sans en avertir le lecteur. Notons que Carrre utilise ce procd quand il s’agit de retranscrire des scnes trs intimes, pour l’auteur comme pour son hros. Il montre par exemple Limonov se berant d’une petite ballade apaisante qu’il a compose pour son ancienne femme Natacha, lorsqu’il apprend sa mort. Carrre le dcrit chantant ainsi, en position de f?tus, ce qui rappelle au lecteur la recherche de rconfort que l’auteur trouvait, dans Un roman russe, grce aux paroles d’une berceuse que sa nounou russe lui chantait, et qu’il rcite d’ailleurs sur les dernires images de son film Retour Kotelnitch. Toujours en lisant Un roman russe, on peut s’apercevoir que certaines scnes o l’auteur relate, avec beaucoup de dtails, les bats sexuels d’douard, reprennent trs exactement les termes qu’il employait quelques annes plus tt pour dcrire ses propres bats avec sa compagne de l’poque, Sophie. Face de tels passages, on peut se demander s’il faut y voir le signe d’un simple manque d’imagination, ou d’un plaisir narcissique de l’crivain Pygmalion s’immiscer dans le corps de son personnage, au c?ur des instants les plus secrets de son existence.

On voudrait soulever une autre hypothse, et y voir la manire dont Carrre tente (selon nous, avec succs) de faire tenir une tension qui est au fondement de son entreprise littraire : celle qui accompagne la double exigence, souvent contradictoire, de dramatisation et de vridicit.

Limites et force de la fiction biographique

 

Il y a une tension essentielle dans le projet mme de ce livre : ds la quatrime de couverture, nous savons que  Limonov n’est pas un personnage de fiction . Bien plus,  Il existe , c’est dire qu’il vit encore, l’heure o ce livre est publi. Mais il est aussi le personnage d’une vie qui est  un vrai roman d’aventures  et c’est comme tel que nous sommes invits l’envisager au cours de cette lecture. D’emble, donc, le cadre est plant, de manire apparemment dsinvolte.

Il faut voir que derrire cette apparence, il y a une forme d’engagement de la part de l’auteur : d’abord, parce qu’il ne se prive pas, malgr ce qu’il annonce, de certaines formes de jugements sur son hros. Ensuite, parce que sa manire de s’engager personnellement dans le rcit lui permet de rendre accessibles une certaine forme de vrit qu’un rcit purement journalistique, ou proprement et objectivement biographique, manquerait.

Derrire la dsinvolture, le jugement...

Ds la page 20, le lecteur est averti : s’il veut avoir accs une enqute proprement journalistique de ce personnage, il est implicitement renvoy un reportage que l’auteur a men en 2008, pour le lancement d’une revue par son ami Patrick de Saint-Exupry, reportage qui constituera en fait une premire tape dans la gense de ce livre16. Mais on voit bientt qu’avant mme d’avoir eu l’ide de ce livre, et pour un simple reportage journalistique, il raisonnait dj la manire d’un romancier, puisqu’il s’interrogeait sur la tonalit qu’il s’agissait de donner son rcit, sur l’image qu’il voulait rendre de Limonov :  j’ai du mal choisir entre deux versions de ce romanesque : le terrorisme et le rseau de rsistance, Carlos et Jean Moulin - il est vrai que tant que les jeux ne sont pas faits, la version officielle de l’histoire arrte, a se ressemble.  (p.23)

La dernire partie de cette phrase ne retient pas ncessairement le regard, mais elle est essentielle. Elle touche une question qui nous parat centrale aujourd’hui, alors que  la fiction biographique a dsormais tout d’un genre institu dans le champ littraire contemporain 17 et que, de manire plus gnrale, la tendance brouiller la frontire entre fiction et ralit est de plus en plus assume dans le domaine littraire, mais aussi cinmatographique. Cette question consiste savoir dans quelle mesure il est possible, et souhaitable de faire une ?uvre de fiction partir de faits rels mais rcents et comportant une part d’incertitude. Ce rapport complexe d’un auteur de fiction une ralit dont il prtend, par ailleurs, restituer une image sinon exacte, du moins vridique, est justement le point qui a pu susciter certaines critiques propos de Limonov.

La critique principale que l’on a pu faire Carrre est d’avoir choisi un sujet qui s’est rvl tre, en quelque sorte, trop gros pour lui.  Le personnage de Limonov est tellement complexe et emblmatique qu’il mrite une biographie qui irait bien plus loin et serait bien plus honnte intellectuellement que ce livre (...)  crit Galia Ackerman dans le compte rendu qu’elle lui consacre au sein de la revue Esprit18. Carrre ne s’est pas montr capable de rendre compte de ce qui, pour elle, fait l’intrt et le danger du personnage ( Le phnomne Limonov est prendre au srieux 19) : par exemple son passage tardif et crucial de l’expression d’ides fascistes une opposition dmocratique bon teint. Elle explique essentiellement ces silences de Carrre par une mconnaissance des textes les plus extrmes de la priode de publiciste fasciste de Limonov, pour la bonne raison qu’ils sont indits en franais : l’auteur n’aurait pioch ses informations que dans les textes  autobiographiques  de son hros (comportant d’ailleurs, de l’aveu de Limonov lui-mme, dj une part de fiction) traduits, pour leur part, dans la langue de Molire. Ce constat entrane-t-il ncessairement le jugement que cette critique assne, en creux, au rcit de Carrre, de manquer d’honntet intellectuelle ? Nous ne le pensons pas : l’auteur dvoile ds le dbut son lecteur, et tout au long de l’ouvrage, quel point son approche de Limonov a t empirique, jamais systmatique. Il ne prtend, aucun moment, livrer une biographie de rfrence du personnage. Son regard sur lui est partiel : ce n’est pas pour rien que sa premire apparition dans le corps du rcit est un profil fugace perdu dans une foule.

En outre, Carrre souligne plusieurs reprises l’amateurisme qui est le sien lorsqu’il se risque dlivrer des analyses historiques ou politiques. Cette posture de l’auteur est mme presque trop honnte : il n’insiste jamais assez, son got, sur la marge d’erreur que comporte ncessairement le discours d’un occidental sur un univers russe dont il ne peut dceler toutes les nuances. Pour justifier son allergie constitutive toute forme d’engagement militant, il crit:  J’ai peut-tre trop tendance me demander si, parmi les valeurs qui vont de soi dans mon milieu, celles que les gens de mon poque, de mon pays, de ma classe sociale, croient indpassables, ternelles et universelles, il ne s’en trouverait pas qui paratront un jour grotesques, scandaleuses ou tout simplement errones.  (p. 310) Sa stratgie, pour viter de tomber dans l’cueil de la confiance aveugle en une universalit de ses valeurs, est alors la suivante : assumer pleinement un regard  simpliste , et mettre en scne les vnements historiques cls, qui ont ponctu la vie de Limonov, travers des dialogues la vocation pdagogique marque, et presque farcesques. Carrre reprsente ainsi les hsitations de Gorbatchev mettre en ?uvre la libralisation du rgime par des phrases au discours indirect libre du style :  Le Parti, quand mme...  (p. 325). Les personnages historiques centraux deviennent donc tous des clichs en paroles sous la plume de Carrre, tandis que son hros, lui, prend de plus en plus d’paisseur. Cette posture d’amateur est parfaitement cohrente avec le postulat de dpart, pos en quatrime de couverture : sur la question de savoir s’il est un hros ou un salaud,  je suspends pour ma part mon jugement .

Si, donc, Carrre ne donne jamais un jugement dfinitif sur Limonov en tant qu’acteur de la grande Histoire -car ce n’est pas son rle d’crivain de le faire, et il s’en explique de manire satisfaisante- cela ne l’empche pas pour autant d’mettre des jugements ponctuels sur son personnage. Il n’hsite pas employer des termes connots trs ngativement, celui de  brun-rouge 20 (p. 351) ou encore, plus classiquement, on l’a vu, de  fasciste  (p. 226) pour qualifier Limonov. Ces termes (c’est suffisamment rare pour tre remarqu) ne sont pas ici brandis comme des tendards, mais pess et interrogs de manire prudente et intelligente, pour tre finalement accols avec fermet au personnage, ou, en tout cas, une certaine priode de la vie de Limonov. C’est avec les mmes scrupules que Carrre finit par admettre que Limonov pourrait, sous un certain angle, et le jugeant sur des faits, ou des tmoignages humains, correspondre la catgorie d’un  type bien  (p. 442). Ces jugements ne sont jamais faits l’emporte-pice, non plus qu’ils ne seraient exclusifs les uns des autres. Il est en outre intressant de voir qu’ils deviennent de plus en plus frquents alors que l’on avance dans la lecture : comme si c’tait une fois qu’il avait bien camp son personnage, explicit sa dmarche, une fois qu’il s’tait introduit lui-mme comme personnage de son livre, que Carrre pouvait finalement se permettre de donner son avis, de l’intrieur, comme on parle d’un ami proche de manire affectueuse autant que lucide.

...et l’engagement.

 

Il y a donc une progression du livre, qui va de la posture explicite d’une  suspension de son jugement   une implication pleine et entire de l’auteur, qui ne peut s’empcher, (et c’est prcisment ce que lui reprocherait Galia Ackerman) de faire corps avec son hros. Cette identification n’a cependant pas pour corollaire invitable l’aveuglement. Elle implique une forme d’empathie, mais surtout une volont de comprhension qui nous semble salutaire parce qu’elle reste ponctue de prises de distance : au moment o Carrre dcrit la priode la plus sombre de Limonov, la fondation du Front national-bolchevik, fond en 1992 avec le vrai fasciste convaincu qu’est Alexandre Douguine, il crit :  Le bunker, Margot Fhrer... Arriv ce point, je ne suis pas certain que mon lecteur ait rellement envie qu’on lui raconte comme une exaltante pope les dbuts d’une feuille de chou et d’un parti nofascistes. Je ne suis pas certain d’en avoir envie, moi non plus. Cependant, c’est plus compliqu que a. Je suis dsol. Je n’aime pas cette phrase. Je n’aime pas l’usage qu’en font les esprits subtils. Le malheur est qu’elle est souvent vraie. En l’occurrence, elle l’est.  (p. 381) Considrer que c’est  plus compliqu que a  ne signifie pas justifier tout ce qu’il raconte de son hros, mais continuer crire, aller jusqu’au bout, dire le peu qu’il a pu comprendre de cette vie. La question que l’on peut se poser, ce point, n’est donc pas : faut-il condamner Carrre ? Car aucun moment ce dernier ne dresse l’loge de la violence et la haine qui caractrise le personnage et les positions de Limonov21. La question est plutt : quelle condition une telle entreprise, prilleuse, car partielle dans les buts qu’elle se donne atteindre, est-elle russie ?

Il nous semble que c’est la condition que l’auteur s’engage pleinement dans son rcit, et ne se contente pas de singer l’objectivit. Comme l’crit Philippe Lanon,  cette littrature [qui brouille les frontires entre ralit et fantasme, public et priv, fiction et non-fiction] n’a de sens, de force, que dans la mesure o l’auteur s’y engage ouvertement et totalement ; et o il dcrit et met en scne, d’une manire ou d’une autre, les formes prises par cet engagement. (...) De ces rcits, de ces romans, nat toujours un personnage, l’auteur lui-mme, dont on suit la descente au fond du puits. Voil peut-tre le point qui unit techniquement cette littrature : pas de vrit possible sans prsence du corps et du personnage de l’auteur 22. Ces propos s’appliquent parfaitement aux livres de Carrre : c’est vrai en tout cas de L’Adversaire et de Limonov. Il choisit de nous montrer un homme qui, pour une raison ou pour une autre, s’est retrouv la lumire du grand jour, regard et jug par ses pairs. Leur ct absolument monstrueux (pour Jean-Pierre Romand) ou juste sulfureux et condamnable (pour Limonov) semble attirer Carrre, tel un papillon de nuit, conscient, d’ailleurs de ce travers :  Qu’on pense moi chaque fois qu’il est question d’un type emmur toute sa vie dans un asile de fou, c’est prcisment ce dont je ne veux plus , crit-il dans Un roman russe, p. 16. Mais c’est ce qui lui permet d’crire. Il doit prendre ce dtour : incarner ce qui lui est le plus tranger, ce dont, surtout, il souhaite qu’il lui demeure tranger, savoir la folie et la violence. Il n’y a donc pas de complaisance, mais un quilibre instable qu’il exprime parfois, entre, d’une part, une curiosit raisonne pour la vie de ses hros, canalise par les procds d’investigation que demande l’criture, et d’autre part une intuition trs forte que lui aussi, Emmanuel Carrre, aurait pu  mal tourner . Il l’imagine dans L’Adversaire, en constatant que le rythme de son quotidien d’crivain pourrait tout fait lui permettre de tenir une vie de mythomane comparable celle qu’a men, pendant dix-huit ans, le personnage de Jean-Pierre Romand. C’est une intuition comparable qui le mne constater qu’il passe [son] temps tablir de telles hirarchies, (...) que comme Limonov [il ne peut] pas rencontrer un de [ses] semblables sans [se] demander plus ou moins consciemment [s’il est] au dessus ou au dessous de lui et en tirer soulagement ou mortification...  (p. 226). Lui aussi, en un sens, a  une instance fasciste  en lui, crit-il plus bas. Et ce livre est aussi crit afin de comprendre pourquoi il a eu, finalement, raison de ne pas l’couter : Limonov n’est pas, en dernire instance, un modle pour lui. Il conclura de lui-mme qu’il a eu  une vie de merde, oui.  (p. 484)

 

Derrire le portrait de Limonov, c’est donc aussi le sien que dresse, en creux, Emmanuel Carrre, et ce jeu de miroir est justement ce qui permet au lecteur de le suivre, et de considrer son tour Limonov comme un double. Limonov nous parat cet gard, tre trs russi, d’abord parce qu’il parvient, aujourd’hui, mener bien une trajectoire hroque, peut-tre anti-hroque par certains moments, mais pas au sens o une littrature contemporaine tend trop souvent l’entendre : Limonov n’est pas ce personnage qui, double d’un auteur neurasthnique, devient le simple rceptacle de ses angoisses ou de ses petites joies quotidiennes. Il est la fois le double idalis, celui que l’on a rv d’tre enfant, le pote et le soldat, et il est dans le mme temps le double abhorr, celui que l’on se flicite, part soi, de n’tre pas devenu. Cette tentation de l’empathie sans cesse djoue, cette capacit faire alterner identification et distanciation nous parat faire la force principale de ce livre.

 

C’est galement ce que l’on peut ressentir face un film comme Soleil trompeur23qui joue, lui aussi sur deux tableaux : celui de la ralit d’une violence politique continue, dans le contexte de l’URSS de 1936, en pleins procs de Moscou, et d’autre part une intimit familiale extrmement douce. La premire scne dit d’emble cette tension : l’illustre gnral Kotov est arrach sa journe de cong, hors du temps de la guerre et de la politique, qu’il passe dans une datcha avec sa femme et sa ravissante petite fille de six ans : il doit empcher des chars d'assaut de dtruire un champ de bl lors d'exercices militaires. Tout le film est men travers ces deux dimensions : le plaisir pris vivre un peu de cette intimit d’une longue journe d’aot, en compagnie de beaux personnages tchekhoviens, goter le trs beau rapport de tendresse d’un pre et sa petite fille, l’admiration touchante que celle-ci a pour son oncle Mitia, pote et musicien... et d’autre part, la sombre histoire, la grande histoire, que l’on devine, qui oppose ces deux hommes et s’achvera en une limination politique terriblement cruelle et arbitraire.

Parvenir montrer cette coexistence, dans la vie d’un homme, entre tout ce qui nourrit sa vie intime, familiale ou amoureuse et son action militaire ou politique, est ce qui fait l’intrt, irremplaable, des ?uvres de fiction qui osent s’atteler un matriau historique ou biographique.






























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ilustrao:Rafael Moralez




ilustrao:Rafael Moralez



1 Le drapeau nazbol consiste, comme le drapeau nazi, en un rond blanc sur fond rouge, la faucille et le marteau remplaant cependant la croix gamme.

2 http://www.youtube.com/watch?v=tH_v6aL1D84

3 Yasmina Reza, Le Monde des livres, 2 septembre 2011.

4 Une figure qui intresse Limonov, cf le titre de son roman publi en franais sous le titre Mort des hros modernes, Paris, Editions du Rocher, 1994.

5 Prison o il a pass la deuxime partie de sa peine allant de 2001 2003 -il avait t inculp notamment pour  terrorisme  du fait de ses activits de chef d’un parti d’opposition muscle.

6 Mais on pourrait rpliquer que le phnomne Zelig ressortit une question typiquement juive : celle de l’assimilation. Cette histoire, en un sens, ne pouvait arriver qu’au fils d’un acteur de thtre yiddish !

7 Le pote russe prfre les grands ngres, ditions Ramsay et Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1980.

8 Ce mythe se rfre d’ailleurs une ralit historique importante, qui commence seulement tre tudie dans toutes ses dimensions. La plupart des travaux existants portent sur les engagements volontaires en faveur de l’indpendance grecque, dans toute l’Europe et tout au long du XIXe sicle ; un phnomne massif, qui faisait partie d’un mouvement d’intrt et de soutien plus global, le  philhllnisme . Un de ses reprsentants les plus fameux fut le pote anglais Lord Byron, mort en 1824 sur le front grec de Missolonghi.

9 Faisons nous bien comprendre sur ce point : Limonov, en dpit du chef d’accusation n205 ( terrorisme ), port contre lui par le rgime de Poutine en 2001, n’a pas grand chose voir avec Ben Laden, bien qu’on le surnomme ainsi dans sa prison de Saratov, depuis le 11 septembre. la connaissance de Carrre, en tout cas, aucun de ses actes politiques, non plus que ceux commis par les partisans de son organisation des  nazbols  (nationaux-bolcheviks) n’a donn la mort qui que ce soit. Et, ce qui achve de troubler le tableau, des personnes extrmement respectables, au sens fort du terme, l’ont assur de leur soutien : la journaliste Anna Politovskaa, ou encore Elena Bonner, veuve de Sakharov et importante activiste des droits de l’homme.

10 Ainsi dans l’mission  Rpliques  d’Alain Finkielkraut sur Limonov, un antihros de notre temps avec Emmanuel Carrre et Pierre Pachet, France Culture, 17 septembre 2011.

11 Ainsi la fin de L’Adversaire, Paris, P.O.L. 2000.

12 Cf en particulier sections 10 et 13 de la Premire Dissertation de la Gnalogie de la Morale :  Lorsque les opprims, les crass, les asservis, sous l’emprise de la ruse vindicative de l’impuissance, se mettent dire : ‘soyons le contraire des mchants, c’est--dire bons ! Est bon quiconque fait violence personne, quiconque n’offense, ni n’attaque, n’use pas de reprsailles et laisse Dieu le soin de la vengeance, quiconque se tient cach comme nous, vite la rencontre du mal et du reste attend peu de chose de la vie, comme nous, les patients, les humbles et les justes.’  Gnalogie de la Morale, Frdric Nietzsche, traduit par Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1900. I, 13, p. 66.

13 Comme dans les premires pages du Pote russe prfre les grands ngres, op. cit.

14 Spcialiste de la Russie, elle est notamment connue pour son ouvrage L’Empire clat, paru en 1978, o elle prvoyait la fin de l’URSS, par un clatement qui allait rsulter, selon elle, de la forte natalit des rpubliques musulmanes d'Asie centrale - prdiction qui s'est rvle en partie fausse.

15 Emmanuel Carrre, Un roman russe, Paris, P.O.L., 2001.

16 Cf Emmanuel Carrre,  Le dernier des Possds , Revue XXI, hiver 2008, pp. 44-45.

17 Comme le remarquait Alexandre Gefen dans  Au pluriel du singulier : la fiction biographique , Critique, Juin-Juillet 2012, pp. 565-575.

18 Galia Ackerman,  Le Limonov d’Emmanuel Carrre , Esprit, fvrier 2012, p. 152.

19 Ibid, p. 154.

20 Le terme de  brun-rouge , ou  rouge-brun  se fait entendre partir des annes 1990, pour dsigner ces mouvances mlant des valeurs d’extrme droite, tendance nationaliste ou fasciste, et des valeurs issues de l’extrme gauche communiste. Leur importance commence, selon le journaliste Philippe Val, au tournant des annes 1970. Cf Reviens, Voltaire, ils sont devenus fous, Paris, Grasset, 2008, p. 210. Limonov la prend son compte, puisqu’il en juillet 1992, dans un article de L’idiot international, le journal de Jean-dern Hallier, il salue  un phnomne intressant [qui] est en train de se produire en Russie : l’alliance naturelle de l’extrme gauche et de l’extrme droite, l’alliance des ‘rouges’ avec les ‘bruns’ contre le systme anti-humain de production, contre le systme capitaliste. 

21 Un contre-exemple de cette dmarche serait le texte que Richard Millet a consacr Anders Breivik, quelques mois aprs les vnements perptrs par le terroriste norvgien en juillet 2011. Cf loge littraire d’Anders Breivik, publi la suite de Langue fantme, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2012, o l’crivain se dit frapp par la perfection formelle des actes de Breivik, et leur prte une dimension littraire.

22 Philippe Lanon,  La vrit si elle ment , Libration, 22 fvrier 2013, article suscit par le rcent brlot de Marcella Iacub, o l’essayiste et juriste livre, dans un rcit prtendant une forme de vridicit, sa liaison avec Dominique Strauss-Kahn.

23Nikita Mikhalkov Soleil trompeur, 1994. Un film dont Carrre souligne d’ailleurs qu’il l’aime beaucoup.